Transat vers les Açores

Allons-nous ĂŞtre happĂ©s par le triangle des Bermudes ? La question nous amuse et nous faisons très attention Ă  ne pas nous faire piĂ©ger par les nombreux rĂ©cifs qui entourent le curieux amas d’îlots qui forme Les Bermudes. Se faire bloquer ici serait très ennuyeux, non  que le cadre ne soit pas agrĂ©able mais la vie y est si chère que nous nous y sentons pauvres comme jamais. L’escale sera donc de courte durĂ©e et nous voilĂ  en mer vers les Açores. Nous n’en avons pas encore conscience mais ce dĂ©part a quelque chose de diffĂ©rent de nos prĂ©cĂ©dentes navigations. Rien ne nous semble Ă©trange, nous partons pour plusieurs jours de mer comme nous avons maintenant l’habitude. Avitaillement et plein d’eau sont fait, grĂ©ement et accastillage sont vĂ©rifiĂ©s, mĂ©tĂ©o et route sont soigneusement Ă©tudiĂ©es.

Pourtant, insinueusement, un dĂ©tail grandi pour devenir l’évidence de cette route : nous sommes en Transat. Quelle diffĂ©rence cela peut-il faire, nous direz-vous, ce n’est qu’une vue de l’esprit. Mais non, la rĂ©alitĂ© s’affirme, mille petits dĂ©tails nous le montrent. La tempĂ©rature de l’air et son humiditĂ© changent, nous ne verrons plus de pĂ©licans et les puffins seront de plus en plus nombreux, le ciel et ses nuages feront changer la couleur de la mer. Il nous aura fallu quelques jours pour que toutes nos observations et nos ressentis convergent et nous poussent Ă  admettre de l’importance de cette navigation, nous changeons de continent et  ce n’est pas anodin.

 Il en Ă©tait de mĂŞme pour la transat aller, de l’Europe vers les Antilles mais nous y Ă©tions plus prĂ©parĂ©s, notre imaginaire Ă©tant chargĂ© depuis l’enfance de tous les mythes de ce trajet vers l’exotisme et l’inconnu. Le frisson qui parcourt le voyageur navigateur larguant les amarres pour sa première transat puis s’efface dans le soulagement et la fiertĂ© de l’arrivĂ©e de l’autre cĂ´tĂ©, n’est pas de mĂŞme nature que celui du marin qui entreprend le chemin de retour vers l’Europe. Nous ne sommes plus des novices,  la route des AlizĂ©s n’avait que très peu d’alĂ©as et d’embuches, celle du retour en atlantique nord entre dĂ©pression et anticyclone sera moins « plan-plan Â».

Je reprends notre carnet de bord, mémoire codée de nos navigations.

DĂ©part le lundi 3 juin du port de St Georges, vent 17 Ă  18 kts sur tribord de 100 Ă  115 °, vitesse fond 7.5 Ă  8.2 kts. 1 kt (knot ou nĹ“ud en français)= 1 mile/ heure soit 1,832km/h, c’est l’unitĂ© utilisĂ©e pour la vitesse du vent ou du bateau.  Des chiffres, des symboles, des abrĂ©viations, des positions abscons, des heures UTC, deux courbes, celle de la pression atmosphĂ©rique et celle de la force du vent, quelques mots pour l’éphĂ©mĂ©ride ou le niveau de charge des batteries. Quel manque de romantisme ! Cette partie visible, prĂ©cise et concise recèle  en rĂ©alitĂ© nos Ă©motions et des images que nous n’oublierons jamais. Je nous revois sortant du chenal entre les rĂ©cifs, hissant les voiles et nous rĂ©galant de cette bonne brise qui nous accompagne. Le bateau glisse, passe avec souplesse et puissance dans le court clapot. La tempĂ©rature est douce et l’air juste frais comme il faut pour bien le sentir. Nous sommes vent de travers, la gite est constante et le confort reste Ă  inventer.

Mardi 4 juin, une note très court : « 15h, rattrapĂ©s par le front froid Â», quelques mots qui dĂ©crivent toute cette journĂ©e. Le ciel clair du matin qui se voile de quelques nuages d’altitude, puis qui se couvre et s’assombrit et nous chahute en la nuit avec grains et orages. En fin d’après-midi nous faisons le point sur la distance parcourue (192 Nm) et notre distance virtuel de rapprochement en ligne droite vers point d’arrivĂ©e (132Nm), deux chiffres qui en disent long sur notre route, nous ne naviguons pas en route directe, c’est un choix. Le jeu consiste Ă  imaginer quelle sera la meilleure trace, qui n’est ni la plus droite, ni la plus sportive mais celle qui nous rapprochera le mieux et Ă  moindre effort pour nous et le bateau.

Avez vous remarqué cette position exceptionnelle ?

Pour la première fois nous naviguons de conserve avec un bateau ami. Partis ensemble des Bermudes nous nous retrouverons aux Açores, nous échangeons tous les jours un message avec nos positions respectives et quelques commentaires. Cette vacation est un plaisir, nous l’attendons quotidiennement avec impatience et un brin de compétition se met en place. L’équipage de Carmina n’a pas la moitié de notre âge, Gillian et Marco ont la rage de nous dépasser et nous ne pouvons accepter que la Grande Lulu ne soit pas devant.

Nous ne tomberons pas dans l’excès de prise de risque et l’affaire se terminera en bon marin.

Les jours ne se ressemblent pas, la météo se charge de faire varier les plaisirs. Jeudi 5 juin, 11h de moteur, ce que nous redoutons le plus. Heureusement la situation ne se reproduira qu’une seule fois, nous y veillerons en choisissant une route adéquate.

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Contrairement au régime des alizés, tellement stable que nous avions pu créer une petite vie régulière, cette transat retour ne nous laisse pas le loisir de nous installer ou de vaquer à des occupations autres que celle de la navigation. Sans que cela nous gâche la vie le plaisir d’activités extra-maritimes nous manque.

Les jours passent vite, nous alternons les quarts, la lune nous accompagne un peu plus chaque nuit. C’est la nuit que les longues contemplations de la mer me sont les plus agréables. Je ne me lasse pas de la beauté changeante des éléments et me laisse aller à un état de calme et de rêveries sur lequel le temps n’a plus d’emprise.

Samedi 6 juin. « vu une queue de baleine Â». Un petit Ă©vènement peut nous occuper un bon moment.

Mardi 9 juin. 19h, 24 Kts de vent, la trinquette se dĂ©chire. En fait c’est une laize qui s’est dĂ©cousue,  c’est moins grave mais cela nous porte un lĂ©ger coup au moral. Nous devons ĂŞtre fatiguĂ©s. Nous restons en voilure très rĂ©duite jusqu’à minuit pour nous reposer. La vitesse du bateau est très faible (4 Kts), les mouvements bien attĂ©nuĂ©s, ce repos nous fait du bien.

Extrait du jeudi 11 juin : « De 15h Ă  minuit, mer forte, houle de travers, le pilote fait seul le travail de barre, 70° du vent, 2 ris et genois roulĂ© comme un grand tourmentin, on peut tenir facilement jusqu’à 30 Kts de vent. 23h30 le vent commence Ă  adonner et Ă  baisser, 26-25-21 kts. Pression en baisse 1018 on approche du centre de la dĂ©pression, minimum attendu 1015 Â». A vous d’imaginer cette journĂ©e, laissez vous glisser sur les vagues, Ă©coutez la mer pĂ©tiller sur la coque, sentez le vent sur votre visage, voyez la lune se reflĂ©ter sur les crĂŞtes, Ă©merveillez vous de la fluorescence de l’eau, attendez la visite des dauphins. RĂŞvez, vivez …

Vendredi, FlorĂ©s l’île la plus occidentale des Açores est Ă  moins de 200 Nm (environ 370 km) le vent est tombĂ©, la mer est chaotique, nous sommes chahutĂ©s, c’est une de nos pires journĂ©es de mer et nous sommes chagrinĂ©s Ă  l’idĂ©e de terminer sur une impression mitigĂ©e d’autant qu’une vague a renversĂ© la pâte Ă  crĂŞpes. Nous avons dĂ» ĂŞtre entendus ! Le vent revient, la mer s’organise en une longue houle, les dernières 24 heures vont ĂŞtre superbes. Samedi 5h30 le phare de Vila dos Lajes est identifiĂ©. Flores nous apparait au petit matin, nous n’en voyons qu’une toute petite pointe, le reste de l’île est cachĂ© par un immense amas de nuages, la lumière du soleil levant est magnifique.

Samedi 15 juin 8h30, nous sommes dans le port de Flores. Carmina arrivera 30 heures après nous en mĂ©ditant la rĂ©flexion d’Isabelle Autissier : «  une belle manĹ“uvre peut faire gagner 8 minutes, un mauvais choix mĂ©tĂ©o peut faire perdre 2 jours Â».

La vie Ă  terre reprend rapidement, Ă  FlorĂ©s comme dans tous les ports, il y a le cafĂ© oĂą les marins se retrouvent pour «  refaire Â» la transat en Ă©clusant la bière locale.