
Depuis notre passage en Nouvelle Zélande le carré de La Grande Lulu s’est embelli d’une grande mappemonde centrée sur le Pacifique. Ainsi présenté, il n’y a aucune polémique possible, cet océan est de loin le plus vaste du globe. Attablés devant cette invitation aux voyages, souvent nous rêvassons, évoquant les contrées que nos pieds ont foulées, notre index glissant sur les navigations parcourues et s’aventurant sur celles à venir.
Aujourd’hui, La Grande Lulu vogue vers le détroit de Torrès, entre Papouasie et Australie. Les Océans ont leurs portes, Panama pour le Pacifique, Torres pour l’Indien. Passages mythiques chargés d’histoires, de drames, d’espoirs. Torres est sans doute le moins connu, il n’en était que plus chargé de magie quand à 16 ou 17 ans nous lisions son nom pour la première fois dans les livres de Soclum (Spray) ou Le Toumelin (Kurun). Que de chemins parcourus pour être aujourd’hui humblement dans les traces de ces navigateurs d’exception.
Après deux années passées dans les eaux du Pacifique sud, 14 000 milles nautiques – 26 000 kilomètres, nous allons basculer dans l’océan Indien, une nouvelle étape dans notre voyage.
Que d’images, que d’émotions, que de souvenirs déferlent en nous à l’évocation de cette tranche de vie depuis la porte de l’écluse qui se refermait sur l’Atlantique à Panama. Nous nous remémorons la longue descente vers l’archipel des Gambier, la simplicité des polynésiens, les étonnants atolls des Tuamotu, la majesté des Marquises, le vol sous une aile de parapente au dessus de Tahiti, l’élégance de Bora Bora, la surprise en découvrant l’Inde à Fidji, la beauté des jardins de coraux. Puis les retrouvailles familiales à Nouméa, la reprise d’une vie sédentaire, le chaleureux accueil des calédoniens qui nous ont fait partager si naturellement leurs vies, leurs amitiés mais aussi leurs doutes après le traumatisme des «événements». Enfin la longue escale en Nouvelle Zélande avec le retour de la fraicheur et des longues randonnées en montagne.
Et combien d’amitiés nées de voilier à voilier, tous animés par le même désir de découvertes. Plus nous allons vers l’ouest, plus la flottille se parsème, arrivés au bout de l’océan, nous nous connaissons tous.
Sans oublier l’ami Eric, qui repose dans les eaux marquisiennes et voyage toujours dans nos cœurs. Avant d’être voyageur des mers Eric était marin pêcheur, il a travaillé à la grande pêche toute sa vie, c’était un breton, un homme sensible, un poète, il savait se taire, écrivait bien et écoutait Brel. Adieu l’ami, nous t’aimions bien.
Entrer dans l’océan indien est une marque de passage, certes géographique mais aussi symbolique, un demi tour du monde est maintenant réalisé, nous sommes déjà un peu sur le retour et viens le temps où nous nous questionnons sur le rôle de ce voyage dans nos vies.
Ce voyage s’est décidé dans la baie d’Ushuaïa en 2016, nous y étions venus en avion, invités sur un bateau ami, naviguer dans les canaux patagoniens était pour nous l’Aventure. Un soir, en regardant les quelques coques se balançant devant le remblai, à l’heure où les glaciers rosissent au soleil couchant, où la mer prend des airs de toile impressionniste mêlant les jaunes, l’orange au violet, nous avons lancé cette sentence « un jour, nous reviendrons mais sur notre voilier». C’était un chouïa bravache mais les dés étaient jetés et nos deux caractères oscillants entre ténacité et témérité mâtinée d’une bonne dose d’amour propre, le projet allait forcément aboutir.
La décision prise, l’action s’est mise en route. Choisir le bon voilier, assurer nos arrières et nous voilà proche du départ.
Toutes nos énergies, nos pensées se tournaient vers une seule idée : partir. Nos journées étaient remplies de mille choses, nos réflexions ne dépassaient pas les questions de routes, de préparations techniques, de saisons, de météo, d’avitaillement et puis par instant, est-ce du stress, de la fatigue, sait on où va se nicher la lucidité, la question arrivait : pourquoi partir. La réponse fut vite éludée.
Pour nos premiers départs depuis la Bretagne, il y avait de l’orgueil (parce que nous l’avons décidé), du rêve (vivons nos envies), de la découverte (l’inconnu est excitant), du désir de vivre intensément (encore quelques belles années, profitons en), les motivations de départ étaient plus fortes que les objections, le doute n’avait pas de place.
Partir n’était plus un choix mais une évidence et c’est le regard tendu vers l’horizon que nous larguions les amarres, le cœur léger, des étincelles dans les yeux et sans date de retour précise.
Nous sommes comblés, notre vie de voyageurs des mers nourrit plus de souvenirs que nous pourrons en retenir, les difficultés sont oubliées ou transformées en histoires à raconter, notre cercle d’amitiés s’est enrichi. A terre ou en mer nous vivons ‘’outre mer ’’ ; « il y a les vivants, les morts et ceux qui sont en mer », nous sommes à part.
Le voyage transforme-t-il nos vies, nous transforme-t-il ? Souvent ces odyssées sont présentées comme initiatiques, suffisamment riches en événements, en émotions pour influencer nos raisonnements. Nous ne ressentons pas ce changement. Notre plus grande mutation est de nous être libérés de la tyrannie du temps. Cette grande contrainte éliminée il est plus facile de «cueillir le jour présent sans se soucier du lendemain », plus facile d’être attentif à ce qui nous entoure, écouter, regarder, se couler dans le moment. Est-ce un pas vers la sagesse, enfin ? Nous le saurons peut être dans vos regards.
Le passage dans l’Océan Indien marque la mi parcours d’un tour du monde, chaque mille parcouru nous rapprochera de notre point de départ. Nous hésitons. Faut-il continuer et renoncer à la belle vie que nous menons ? Et si nous restions ici ou là? Ne pourrait t on pas trainer encore 1 an ou 2 dans ce Pacifique Ouest que nous apprécions si bien ? Rester dans ces contrées si loin de la fureur du monde que le bruit des conflits ne semble pas pouvoir atteindre même s’il est un peu naïf de le penser ? Rester car il est si facile de s’implanter en Nouvelle Calédonie où nous avons déjà enfoncé quelques racines et avoir le plaisir de voir les petits enfants grandir. Rester pour retourner en Nouvelle Zélande où l’espace est si vaste que chacun y trouve une place. Rester car Tasmanie comme Vanuatu ne sont encore pour nous que des destinations à découvrir.
« Même en volant
plus vite que le vent
je n’aurais pas le temps
de visiter
toute l’immensité.
Partir, rester, revenir…
Quelques temps en suspend la réponse finira par se dessiner. Nous continuons la route, celle qui nous ramène en France, en Bretagne. Nos attaches y sont fortes, nos familles y vivent, nos racines finiraient par nous manquer. La nostalgie pourrait s’immiscer, l’image d’une feuille d’automne ou le cri d’un goéland au bout de la jetée pourraient un jour nous arracher une larme.
Nous avons souhaité que cette tranche de vie soit un voyage. Pour qu’il soit beau, pour qu’il ne se transforme pas en errance, pour que nous soyons heureux nous devons le poursuivre, boucler la boucle.
Devant nous s’ouvrent de nouveaux pays, de nouvelles rencontres, des océans immenses. Nous repartons avec l’excitation première du voyageur. Indonésie, Rodrigues, Cape Town…d’autres rendez-vous nous attendent.
