LE FLEUVE MARONI, CÔTÉ PILE CÔTÉ FACE

En Guyane, il y a la Forêt, il y a le Fleuve. Les deux cohabitent, vivent ensemble, se partagent l’espace, se nourrissent l’un l’autre, se repoussent, s’acceptent.

Le Fleuve éponge la Forêt. Il capte l’eau, si abondante, par son réseau d’affluent, les « criques ».

La Forêt dessine le fleuve. Elle lui accorde le passage, lui offre des méandres jusqu’au littoral.

On pourrait penser qu’ils ne font qu’un mais ils sont de natures différentes, l’un végétal, l’autre minéral. Ils sont de caractères différents, chacun dans son histoire et son individualité et ne s’entraident que pour survivre.

Les Hommes qui vivent ici font de même. Chacun vit sa vie comme il l’entend. Hyper-individualistes ils ne semblent pas connaitre l’envie de bâtir une société, d’avoir des règles de vie communes. On les appelle les gens de la forêt ou les gens du fleuve et ce sera là la seule dénomination commune. Ils sont, Amérindien, Créole, Descendant de bagnard, Fuyard, Orpailleur, Bushi-nenguee ou Noir-Marron Ndjukas ou Alukus ou Saramakas, Chinois, Hmong, Baba-cool hors d’âge, Inclassable.

Nous avons vu des gens qui vivent ensemble sans animosité, se mélangent, font des enfants d’un beau dégradé de couleur, sont solidaires dans les coups durs et pour autant nous n’avons pas ressenti une vie de collectivité avec des projets de société, de développement.

Des fleuves de Guyane nous avons vu le fleuve Maroni.

Du cœur de la forêt nous sommes arrivés à Maripasoula (haut Maroni) en avion et nous descendrons à St Laurent du Maroni (bas Maroni) en pirogue.

Nous sommes des nantis. Le petit bimoteur qui atterri sur la piste en terre de Maripasoula n’a que 10 à 15 places selon le fret qu’il transporte. Les quelques rotations journalières bien que très subventionnées ne peuvent correspondre aux besoins et aux moyens de la population locale.

Il n’y a pas de route pour venir à Maripasoula, pas de liaison fluviale organisée, pas de train, pas de … pas de … Rien en fait. Aucune infrastructure n’a été prévue. Ce n’est pas uniquement faute d’argent public ou privé, un gigantesque office du tourisme vient d’être terminé pour… pas de touriste. Et les plus riches ont des voitures, … sans route.

Le Maroni faisant office de frontière administrative entre la France (oui oui, nous sommes en Guyane, France, Europe) et le Suriname, chaque ville a son alter-ego sur la rive opposée, comme un reflet. New-Albina fait donc face à Maripasoula.

Le passage se fait par pirogue, le coût est à la charge du commerçant chinois chez qui nous serons débarqués. Le fleuve est peu large à cet endroit, la douane doit être une vue d’esprit lointain, nous traversons sans arrière-pensée. Et là, c’est le choc ! On entre dans un univers que l’on croyait appartenir à la légende du far West. L’anarchie est à son comble. La loi est celle du plus rapide, du plus entreprenant. L’assemblage de baraquements fait une ville, les rues n’existent qu’à l’état de passerelles étroites entre les magasins, les bars, les ‘hôtels’. On construit de bric et de broc, on vit d’échanges et de commerces plus ou moins avouables.

Nous ne sommes arrivés à Maripasoula que depuis quelques heures et nous voilà totalement dans l’ambiance du fleuve.

Le lendemain nous repartons pour descendre le Maroni à bord d’une pirogue (une vraie, taillée dans un tronc d’arbre). Transport de fret dans un sens et retour avec des passagers dans l’autre, les pirogues sont le seul vrai moyen de communication des villes et villages du fleuve. Nous sommes une quinzaine de passagers dont des familles avec trois enfants dans les bras qui vont simplement voir de la famille ou faire des courses au SuperU de St Laurent parce qu’à Maripasoula tout est trop cher.

Nous partons pour 270 km de fleuve, soit 10 à 12 heures de descente, non-stop. Il n’y aura pas un mot pour se plaindre de l’inconfort, de la promiscuité, de la pluie, du risque de se retourner dans les rapides, de la panne de moteur.

Il y a de la beauté partout, à nous arracher des sourires et des larmes. La vie est grandiose, présente partout, le fleuve serpente, s’élargie, trébuche en petit rapides dont nous sortons trempés et admiratif du savoir-faire du piroguier.

Les villages sont amérindiens ou noir-marrons du coté Guyane et orpailleurs du coté Suriname. Le Maroni tient-il son nom de sa couleur marron ? C’est le Fleuve Marron. Il aurait tout aussi bien pu s’appeler le Fleuve Doré tant le métal rare y est présent. La présence d’or a attiré les aventuriers de tous bords. Des stations d’orpaillages, légales ou illégales, on ne sait pas si cette notion a encore un sens, ont fleuri sur les rives surinamienne. L’extraction se fait par des machines bricolées avec les moyens du fleuve. Tôles rouillées, moto pompe abrutissante de bruit, filtrage au mercure et au cyanure. Mad Max grandeur nature !

Glauque est le premier adjectif pour décrire ce que nous percevons de la vie de ces hommes venus chercher la fortune et de ces quelques femmes qui acceptent la sueur et la mélancolie des hommes. On touche le fond du stupide, de la cupidité stérile, de l’abandon, de la destruction de son propre lieu de vie. La laideur de la misère atteint une telle inhumanité qu’elle est d’un esthétisme rare. Cette photogénie nous laisse sans voix, nous en oublions de déclencher nos appareils photos.

C’est par ce fleuve que nous sommes arrivés en Guyane après notre traversée de l’Atlantique, nous y avions trouvé quiétude et beauté dans l’estuaire inhabité. Cette descente du fleuve nous a donné un éclairage plus sauvage, plus rude, toujours magnifique. Nous repartons sans lui tourner le dos. Il y a encore beaucoup à apprendre ici. 

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