Brèves de Transat

Trois brèves issues de nos rêveries, nos agacements, nos divagations.

RĂŞveries

 Â« Vous vous trouvez perdu dans les espaces infinis de la mer, que rien ne trouble, sauf les vagues. Le bateau extasiĂ© roule avec indolence ; les alizĂ©s ensommeillĂ©s soufflent ; tout vous incite Ă  la langueur. [ ]

Vous n’écoutez point de nouvelles, vous ne lisez point les journaux ; les Ă©ditions spĂ©ciales avec de saisissants comptes rendus d’évènements mĂ©diocres ne vous donnent pas d’inutiles Ă©motions. [ ]

BercĂ© dans un Ă©tat de rĂŞverie inconsciente, indiffĂ©rent Ă  tout, il avait perdu son identitĂ© dans la cadence des vagues opiacĂ©es et de ses pensĂ©es. Â»

Ainsi Herman Melville écrivait ces lignes en 1850 dans Moby Dick. 170 ans plus tard, la mer captive et nous ensorcèle tout autant.

Les bateaux d’aujourd’hui sont sûrs, la technologie nous facilite la navigation. Le GPS nous donne à chaque instant notre position, le pilote automatique fait son job de barreur, les satellites envoient des bulletins météo au logiciel de routage, il nous reste à choisir le chemin qui évite grosse dépression ou bulle déventée.

Alors, en toute sĂ©rĂ©nitĂ©, nous pouvons lâcher les amarres, se laisser hypnotiser par les reflets de l’ocĂ©an et libĂ©rer nos pensĂ©es qui cabotent d’idĂ©es claires en  idĂ©es  vagues. Combien de marins avant nous, accoudĂ©s au bastingage, ont quittĂ© quelques temps le navire pour dĂ©river dans leur monde intĂ©rieur ? Combien de rĂŞves, de confidences, de grandes thĂ©ories philosophiques sur le sens de la vie ou d’idĂ©es totalement farfelues ont flottĂ© quelques encablures avant de sombrer vers les abysses ?

Mais chez les premiers navigateurs hauturiers, l’insouciance Ă©tait-elle de mise ? Les monstres marins qui peuplaient les eaux profondes sont-ils nĂ©s de leurs tourments ? Comment ne pas craindre la baleine ? Est-ce bien naturel un poisson volant ? Est-ce Dieu ou diable qui dĂ©clenche la fureur des flots ? Et cette immensitĂ© bleue qui encercle la nef, prendra-t-elle fin un jour ? Et que nous rĂ©serve ce jour ? Que d’angoisse pour l’équipage des grands explorateurs, de quoi rendre fou.

Allons allons, assez d’errances et de divagations, reprenons la lecture et accompagnons dans sa folie le capitaine Achab à la recherche de Moby Dick.

Plastique

A mi-transat, nous naviguons à plus de 2000 km des côtes africaines, plus de 2000 km des côtes Antillaises, bref, en plein milieu de l’Atlantique. Aujourd’hui, nous avons traversé une plaque de sargasses.

Nous avions vu les premières sargasses dès le deuxième jour de transat. La prolifération anarchique de cette algue est déjà en soi un fléau incontrôlé. Plus nous avancerons vers l’ouest, plus nous devrions en rencontrer.

Cette plaque faisait plus ou moins 1000 m2, pas mĂŞme une tĂŞte d’épingle sur la surface de l’ocĂ©an qui lui en fait 106 millions de km2. Ces plaques de sargasses peuvent ĂŞtre tellement compactes qu’un y voit quelques fois des tortues s’y reposer. Celle-ci Ă©tait chargĂ©e de bouchons, languettes, petits morceaux et une bouteille, le tout 100% plastique. DĂ©pit, impuissance, dĂ©solation se mĂŞlaient d’inquiĂ©tude, est-ce ainsi que se forment ces nouveaux continents dĂ©jĂ  signalĂ©s dans le pacifique nord ?

Seules des décisions drastiques et mondiales auraient une petite chance d’enrayer le désastre mais dans le désaccord ambiant de nos gouvernements la raison ne trouve pas de place. Le sac en plastique distribué dans les commerces a peu de soucis à se faire, il emballe encore systématiquement le moindre achat en Espagne, au Portugal, au Cap Vert, les trois premiers pays visités depuis notre départ et nous ne nous faisons aucune illusion sur la suite.

Durant notre premier périple, nous buvions de l’eau en bouteille mais déposer nos récipients vides sur des îles qui n’ont pas de circuit de recyclage chatouillait un peu trop notre culpabilité. Nous avons équipé La Grande Lulu de filtres qui nous permet de consommer l’eau des réservoirs quelle que soit la qualité initiale de celle-ci.

C’est un tout petit pas qui honnĂŞtement,  doit faire plus de bien Ă  nos consciences qu’à la planète.

A propos des sargasses, nous avions Ă©crit en 2019 :

Ne pas rester aveugle non plus Ă  la prolifĂ©ration des sargasses, ces algues dorĂ©es que les courants portent et qui envahissent les cĂ´tes est, au vent des Ă®les. C’est comme les algues vertes bretonnes, elles s’amoncèlent sur les plages et leur concentration dĂ©gagent des gaz toxiques. Rejet de nitrate et phosphate des cultures intensives brĂ©siliennes (les courants remontent de lĂ  et il faut bien trouver un responsable, Ă©tranger de prĂ©fĂ©rence), rĂ©chauffement climatique seraient les causes du phĂ©nomène. En mer, on en voit pas mal dissĂ©minĂ©es, elles nous gĂŞnent pour pĂŞcher. Pourtant, dans «  le vieil homme et la mer Â» Hemingway Ă©crit qu’elles signalent les crevettes et les daurades mais nous, quand on remonte la ligne, on a…un paquet de sargasses. Un jour en mer, le ban Ă©tait tellement Ă©pais qu’une tortue se reposait dessus. Soyons optimistes, quelques utilisations se dĂ©veloppent, en Floride, une couche de sargasse, une couche de sable, une couche de plantation permettent de fixer les dunes. Des bretons fabriquent un « plastique Â» avec et Ă  Marie Galante les agriculteurs les rĂ©pandent en guise d’engrais, ils vont rĂ©-inventer la bonote noirmoutrine.

Les Bouts

Ces petits cordages sont utilisĂ©s partout et pour tout sur les bateaux. On les appelle les bouts en prononçant bien le « t Â» Ă  la fin. Ça fait plus marin. Et aussi pour ne pas trop rappeler leurs origines vulgaires. Car ce ne sont que des restes, des coupes et recoupes, des chutes de grands cordages, des bouts.

Les bouts n’ont pas d’autre nom. Peu importe comment on les utilise, leur taille, leur importance, ce sont les bouts, c’est tout, rien d’autre.

Bien que les bouts nous soient indispensables, qu’ils travaillent durement, qu’ils souffrent, s’usent à la tâche, ils n’ont pas accès aux titres comme les grands cordages qui eux ont leur nom bien spécifique comme Cunningham, Pantoire, Balancine, Hale-bas avec pour les plus nobles le droit à la particule, Drisse de Grand-voile, Ecoute de Foc, Bosse de Ris. Ceux-là portent en leur nom la fierté de leur lignée, ce qui ne sera jamais permis aux bouts. Il s’en est pourtant fallu de peu mais dans sa légèreté la providence les a fait tomber du mauvais côté le jour de la grande coupe.

Les bouts sont les bouts, et quoi qu’ils fassent ils le resteront. Certains ont bien essayĂ© de changer de condition en se livrant au matelotage et en tentant de devenir loops, manille ou estrope. Tu parles d’une promotion ! Tu perds le peu d’identitĂ© que tu avais pour devenir un bricolage plus ou moins rĂ©ussi, un petit truc utilitaire, corvĂ©able et consommable.

Il n’y a pas d’ascension sociale chez les bouts. Pas d’autre avenir pour eux ni pour leur descendance. Multipliez un bout en le coupant en deux et qu’est-ce que vous obtenez ? Deux bouts, c’est tout, rien de plus, rien de mieux.

Bout tu es né, bout tu resteras.

Négligé pendant toute sa vie de travail, le bout pourtant sollicité au maximum de sa résistance n’a droit à aucune attention. Il peut souffrir, raguer, s’abîmer, s’user, peu importe on le changera dès que nécessaire. Et quand on aura jugé que l’on ne peut plus rien en tirer on le jettera.

Les bouts n’auront pas la fin rêvée de la vieille écoute qui sera remisée dans le cabanon et rappellera avec nostalgie les bons bords, ni celle de la drisse qui deviendra balançoire et coulera des jours heureux sous les cris joyeux des enfants.

Issus des déchets, les bouts finiront aux déchets, sans compassions, sans un dernier regard, ils ne laisseront aucune mémoire.

Ces bouts sans qui nos navigations seraient impossibles, auront-ils un jour le droit Ă  une rĂ©habilitation ? Adviendra-t-il  le grand soir du bout ? Camarades bouts de tous les ocĂ©ans, unissez-vous !

Acceptera-t-on de leur donner un peu de considération et de répondre à la question fondamentale  « Les bouts ont-ils une âme ? »*

* Si cette question existentielle vous interpelle, parlez-en avec un montagnard ou un marin ou même un grimpeur-élagueur, il aura certainement un avis à partager.