Les polynésiens ne manquent pas de qualités. Gentillesse, accueil, générosité, calme, patience, tolérance, respect, honnêteté, tout ce qui fait de notre séjour aux Gambier un bonheur de sérénité et d’insouciance. A tout ceci nous devons ajouter une autre qualité, moins perceptible de prime abord, plus dans la culture de la communauté : Le polynésien n’est pas rancunier !
Dès notre arrivée début juin à Rikitea, le plus grand village de la principale île des Gambier, nous avons entendu parler du « Jubilé », la question étant de savoir si nous serions présents pour ce grand évènement. Nous y étions naturellement invités, avec insistance, et bien que le programme des festivités soit impossible à trouver on nous promettait plus d’une semaine de fêtes, de réjouissances sur toutes les îles, de repas, de danses. Déjà en juin les signes de préparation étaient bien visibles, toutes les forces de l’archipel, employés municipaux compris, se mobilisaient pour la préparation d’une semaine « de folie » qui aura lieu en Août avec un point d’orgue le 15 Août. Voilà une date qui nous fait relever un sourcil, Jubilé d’accord, mais Jubilé de quoi ? Et bien il s’agit du Jubilé des 190 ans de l’arrivée des premiers missionnaires catholiques dans le lagon.
Nous avions eu le temps durant les 30 jours de traversée depuis Panama de lire quelques lignes sur l’histoire moderne de la Polynésie. Après la découverte par les explorateurs les premiers bouleversements commencèrent avec l’arrivée des missionnaires, protestants et catholiques, pions avancés des grandes puissances ayant quelques vues sur ces îles, un peu avant 1800. Si la période qui suivit est bien renseignée il n’en est pas de même pour celle qui précède. La culture sans écrit des polynésiens ne résista pas au rouleau compresseur du christianisme, tout ce qui aurait pu permettre d’en conserver une mémoire a été soigneusement détruit. Les rites, les lieux, les dieux, l’art, les valeurs, l’organisation sociale ont été broyés, enfouis, éliminés et remplacés par le livre et la vérité de la nouvelle religion, imposée pour le bien de tous. Tant et si bien qu’il est difficile aujourd’hui de savoir ce qu’il en était avant et il y a quelques dissonances entre la version religieuse qui prétend avoir sorti de l’ornière sauvage, cannibale et guerrière toute l’Océanie et celle des historiens qui ont tracé une civilisation évoluée, riche de cultures, de liens sociaux, d’humanité, de relations durables à la terre et à la mer.
Heureusement, il y a du tangible, du quantifiable. Le trio explorateurs-missionnaires-colons a apporté des nouvelles technologies, l’usage des métaux, le coton, la robe missionnaire, les armes à feu, les épidémies, la politique, le rendement, l’immigration, l’esclavage déguisé ou non et…la pétanque. La quantification est facile, la population se décimait aussi vite que les édifices religieux sortaient de terre. Entre 80 et 90% de morts en deux générations. Pour l’île de Mangareva où nous sommes, fière de ses églises et de sa gigantesque cathédrale construites pendant cette période qui a duré en 50 ans, la population, estimée alors à 6000 habitants, a chuté de maladie et d’épuisement à 400 âmes.
Certains s’en sont émus, quelques prêtres un peu trop efficaces ont été rappelés et les lois missionnaires, dont on peut imaginer la souplesse ont été abrogées en 1866, plus de 45 ans après leur instauration.
1800, 1860, c’est loin mais pas tant que ça, nos arrières grands-parents sont nés dans ces années-là. Allions nous être regardés comme les descendants des faiseurs de malheur de cette époque ? D’autant que l’histoire s’est acharnée, l’époque de nos grands-parents a impliqué la Polynésie dans deux guerres et celle de nos parents a parfumé l’air des lagons des nuages nucléaires de Muruoa, île située à moins de 400 km.
Nous avions tort de nous inquiéter, l’amnésie par la foi et les subventions est des plus efficaces et aujourd’hui c’est à bras ouverts que nous sommes conviés à ce Jubilé.
Les habitants des Gambier préparent ces dix jours de festivité depuis une année. A notre arrivée début juin, tout le monde nous en parle, dans les commerces, à la mairie, pour nous y convier, alors nous allons faire le grand écart, mettre de côté nos réflexions désobligeantes, faire abstraction du comment du pourquoi et se laisser imprégner par cette ambiance festive qui finira par nous porter.

Un tel évènement, ce n’est pas rien pour ce tout petit archipel ! Une cathédrale, quatre églises, une poignée de chapelles, les missionnaires bâtisseurs ont laissé de quoi occuper longtemps les paroissiens. Nettoyages, réparations, peintures, ça s’affaire dur sur les parvis, mais pas que. Les jardins et l’ensemble du village aussi sont mis en beauté, les haies taillées, les nids de poule bouchés. Puis vient le temps des décorations, des guirlandes de fanions sont déroulées le long de la route mais le plus exotique et le plus magnifique ce sont toutes les décorations florales. La nature est prolixe et le savoir-faire est grand, chacun veut embellir son terrain, l’émulation est à son comble. Piquets de guirlandes, portails, entrées, tout se revêt de tressages de feuilles piquetées de fleurs. De grandes arches végétales sont érigées sur le chemin des églises.



Enfin arrivent les « pèlerins » : l’évêque et sa team, quelques dévots et les familles revenues des autres archipels, de métropole ou d’ailleurs. Certains n’avaient pas vu leur île depuis des dizaines d’années. Quand la navette provenant de l’aéroport accoste, les percussions se déchainent, des colliers de fleurs s’enroulent autour des cous en guise de bienvenue, il y a beaucoup de joie et d’émotions dans ces retrouvailles. Toute cette liesse donne bien envie de partager ce bonheur.



Les grandes journées de fêtes, on se rend à l’église, parfois en barge quand celle-ci est sur une autre île, pour une messe suivie d’une scénette retraçant des instants symboliques de l’arrivée des missionnaires puis c’est ma’a, grand repas. Chacun s’habille avec soin, les couronnes de fleurs embellissent les têtes, les perles sont de sortie et leur quantité marquent clairement la richesse de qui les portent. Nous avons suivi les cortèges, écouté avec grand plaisir la beauté des chants polyphoniques car un alléluia, version mangarévienne, repris par 1000 personnes dans la cathédrale à l’acoustique étonnante, ça donne quand même la chair de poule. Ensuite, au son des tambours, des danses endiablées miment, par exemple, la conversion du dernier roi à la bonne croyance (aïe ! chassez le mauvais esprit, il revient au galop !). Arrive enfin le repas préparé pour tous par chaque paroisse, l’occasion unique pour nous de déguster l’ahimaa. La terre a été creusée sur plusieurs mètres carrés, le feu a brûlé dans ce four éphémère la moitié de la nuit, quand il n’y a plus de braises, on y dépose au petit matin des paniers de feuilles de cocotiers remplis de viande, cochon, chèvre, poulet, légumes et lait de coco puis l’ensemble est recouvert de terre. A midi, on déterre les paniers la cuisson est parfaite.

Cette fête a rassemblé toute la population, l’ambiance communautaire était chaleureuse et joyeuse. Vraiment, de l’avis de tous, ce jubilé a été une réussite. L’archevêque et les prêtres ont remercié Dieu pour ces belles journées, la mémoire de l’arrivée des premiers missionnaires a été religieusement célébrée.
Vraiment, le polynésien n’est pas rancunier !





















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