Lagons et Désillusions

Après Les Gambier nous arrivons  à Raivavae, archipel des Australes, en 6 jours de mer. Accueil : « Vous n’avez pas le droit de rester plus de 3 jours ».

Nous partons pour Tahiti archipel de La Société. Accueil : « Vous êtes trop nombreux, ce n’est plus acceptable ».

Mooera, une des belles îles de la société. Accueil : « Dorénavant, vous n’avez plus le droit de mouiller dans cette baie ».

Direction Fakarava, aux Tuamotu. Accueil : « C’est fini la navigation à l’ancienne, bientôt les mouillages seront interdits, il y aura des bouées connectées qu’il faudra réserver par internet pour 3 jours maximum seulement. S’il n’y en a pas de libre, allez voir ailleurs, vous êtes trop nombreux ».

Depuis quelques temps, les politiques, les médias et la rue font circuler cette information : « Il y a beaucoup de problèmes avec les bateaux ». Quels sont les problèmes avons-nous demandé dans une mairie. Là, ça bafouille un peu, «  vous êtes trop nombreux, les riverains se plaignent ils ne voient plus la mer », « les ancres abîment les fonds », «  ils amènent leurs poubelles »…et ? Les arguments s’arrêtent là.

Il y a 200 ans, à trop vite accepter les nouvelles vérités des prédicateurs de l’époque, les polynésiens ont perdu en quelques décennies leur mémoire et les fondamentaux de leur culture. Aujourd’hui sous le matraquage médiatique ils perdent ce qui fait l’âme de la Polynésie, l’accueil du voyageur. Oubliant qu’ils sont eux même issus de grandes navigations, gavés de subventions et d’assistanat, ils se complaisent dans un discours ‘voileuphobique’. Qu’il est bon de s’oublier dans l’ère moderne de la consommation et de se rassurer en ayant un bon bouc-émissaire.  

Oui il y a un réel problème environnemental qui touche toute la Polynésie mais aussi probablement d’autres îles du Pacifique et de l’Indien. Dans ces îles isolées, l’apparition des déchets est un phénomène relativement récent mais grâce à internet, la société de consommation a atteint le moindre recoin perdu, c’est un constat. On peut tout commander, ça finira toujours par arriver, bien emballé dans du plastique, du polystyrène… et ça ne repartira jamais.

Les ordures sont brulées dans les jardins, et quand elles sont collectées, eh bien, elles sont brulées collectivement, ou, est-ce mieux ou pire, entassées dans un coin de l’île, dans des décharges à ciel ouvert, à la pluie, libre de ruisseler jusqu’au lagon.

Organiser une filière  « vertueuse » des déchets est un sacré défi à relever pour le gouvernement polynésien mais virer les bateaux n’amorcera pas d’un chouia la résolution du problème.

Trop nombreux les voiliers ? De quoi parle-t-on ? Il y a moins de voiliers à voyager autour des 118 îles de Polynésie, une surface grande comme l’Europe, que dans le port de La Rochelle.

Que les ancres raclent le fond et abîment les coraux, c’est indéniable. Nous préférerions amarrer La Grande Lulu sur une bouée, les solutions existent nous les avons utilisées dans bien d’autres endroits.

Inutile de batailler contre des arguments fallacieux, de comparer les faibles infrastructures d’accueil des voiliers avec l’agrandissement des équipements de réception des paquebots, d’argumenter point par point, de se demander si les 47 pistes d’atterrissages pour moins de 250 000 habitants sont bien raisonnables, non inutile de se battre, les voiliers ne plaisent pas et la nouvelle vérité est qu’ils seraient responsables de tous les maux.

La discussion n’est pas possible parce que l’on n’est pas dans la gestion d’un problème mais dans la construction d’une intolérance, d’un rejet de l’autre. Nous les voileux nous sommes les vagabonds, les gens du voyage de La Polynésie. Le ver de la mauvaise foi est dans le fruit, il est trop tard, le fruit est gâté.

Pourtant la Polynésie et les polynésiens ont plus à perdre que nous. Nous irons naviguer dans d’autres merveilleuses régions du Pacifique et du Monde, nous ferons d’autres rencontres, nous aurons d’autres échanges riches et émouvants. En Polynésie restera-t-il autre chose que des paysages pour papiers glacés, que du tourisme de masse stupide mais connecté, que des fast-foods et des pickups ridicules, que du consumérisme et de l’obésité.

Tout cela émousse un peu le rêve, notre séjour est devenu moins idyllique tout d’un coup. Quand le polynésien perd son âme Moitessier se retourne dans sa tombe. Aurait-il fait cette longue route pour être rejetés comme un paria de Polynésie française ? Gauguin aurait-il peint, et Brel chanté, et London écrit ?

Heureusement, il n’y a pas que des grincheux, ils ne doivent même pas être en si grand nombre mais ils ont le pouvoir de créer un climat fortement restrictif pour les marins vagabonds comme nous qui chérissons la mer.  

Heureusement il y a eu les Gambier.

Heureusement nous avons aussi rencontré des polynésiens qui souhaitent garder cette valeur d’accueil qui les caractérisait, ceux qui n’ont pas oublié qu’ils sont issus d’un peuple de marins.

Heureusement il y a encore les Marquises.

Mais pour combien de temps …

Et pourtant c’est si beau !

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