3 jours en immersion dans une famille fidjienne

Notre sondeur ayant eu la mauvaise idée de se mettre définitivement en panne peu après notre départ de  Polynésie, nous sommes arrivés sur la grande ile du nord des Fidji, Vanua Levu  à Savusavu, un peu penauds. A première vue le sondeur n’est qu’un accessoire permettant au mieux d’estimer la profondeur d’eau sous le bateau et n’est en rien absolument indispensable à la navigation. Ce serait compter sans l’étonnante topographie de l’archipel fidjien. Hauts fonds, têtes de corail, roches, reef sont partout présents et s’ils font le bonheur de nos sorties masquées-palmées, ils sont de réels dangers pour la navigation. Nous avons questionné les habitués et même les plus briscards nous ont fortement déconseillés de tenter de s’y promener sans sondeur.

Trouver la pièce manquante n’est pas complètement impossible, il faut juste intégrer le fait que la promesse de l’avoir en 48 h se transformera en 3 semaines d’attente.

Nous avons donc fait évoluer nos plans qui par ailleurs n’étaient pas plus précis que d’habitude et nous voilà en route pour un trip « aventure immersion ».

Nous laisserons La Grande Lulu à une bouée, prendrons le bus à 5h du matin pour 2 petites heures de route puis un ferry boat bringuebalant jusqu’à l’ile de Taveuni où quelqu’un devrait nous attendre  en fin de matinée avec une voiture de location qui nous permettra en suivant l’unique route, qui devient rapidement une piste caillouteuse, d’atteindre le village de la famille Simeli  sur la côte au vent, là où il pleut.

Le père Isimeli est le chef de famille mais c’est Sanaïla, son fils, qui est à l’initiative de la chambre d’hôte (ici on dit homestay). C’est lui qui nous accueille, nous attend au bord du chemin, nous indique la maison familiale, nous reçoit avec empressement, nous couronne de fleurs. Il faut préciser que nous ne sommes que les deuxièmes « guests » et que l’enthousiasme dépasse le professionnalisme hôtelier.

Rapidement nous sommes entourés d’Ilisapeci et de Dilawe, respectivement la mère et la femme de notre hôte ainsi que d’une ribambelle d’enfants et de personnes que nous identifions confusément mais qui immanquablement font partie de la famille. Bien qu’étant plus spécifiquement les invités de Sanaïla, nous sommes de fait les invités du village et donc de la famille étendue, l’un étant l’égal de l’autre.

Racines de Kava au marché

L’accueil est sans réserve, chaleureux et tolérant de notre manque de savoir vivre, car, et on nous le fait savoir, nous n’avons pas fait notre « sevusevu ». Mais qu’est ce donc ? Dans la culture Fidjienne on se doit avant de pénétrer dans un village de présenter ses bonnes intentions au chef et de faire un présent, un tout petit fagot de racines terreuses, le Kava, dont on fait une boisson apaisante fort prisée. Un peu comme si avant de prendre les clés de votre R’b&b du weekend vous demandiez à voir le maire de la commune pour lui offrir 2 sachets de Lipton et l’assurer de vos bonnes intentions. C’est un engagement mutuel, en retour du respect des règles et coutumes on vous accorde le droit d’être là, de profiter de l’hospitalité et de la protection du village. Pas si mal à la réflexion, si on le compare à notre façon de recevoir les étrangers de passages.

Les plus petites maisons fidjiennes ont une seule pièce, toiture et murs en tôle mais la nôtre possède une grande salle, plusieurs chambres et une belle terrasse couverte. S’il n’y avait pas la barrière de la langue, les cloisons de bois permettent de suivre dans le détail la vie de nos hôtes et aussi celle des voisins. Bref, pour être immersif, ce séjour le sera.

Ces petits villages, peut être serait il plus juste d’écrire tribus, sont enclavés au mitan de clairières luxuriantes, un ruisseau d’eau claire les traverse, les potagers débordent de fruits et légumes, les poules chantent à chaque œuf pondu, les coqs annoncent bien à l’avance l’apparition du soleil qui jamais ne se défile, les cochons pataugent heureux dans la boue et les chiens gardent nonchalamment le tout.  Nous plongeons dans cette micro société, sans trop d’idée sur son mode de fonctionnement, doutant peu d’y trouver au verso l’image d’Epinal du recto.

Dès notre arrivée, nous passons à table. Nous, c’est nous deux et Sanaïla, le fils. La mère a cuisiné cinq ou six plats typiquement fidjien, viandes, poissons, œufs, légumes, féculents, fruits qu’elle a disposés sur la table avant de s’éclipser. Dilawe, la femme de Sanaïla s’assoit avec nous, non pas pour partager notre repas mais pour être prête à satisfaire la moindre demande de son mari. Nous discutons du village, de la vie et très vite nous remarquons que Dilawe ne prend la parole que si on l’y invite. Le soir, le scénario se répète : multitudes de plats différents, de quoi nourrir dix affamés,  Cette fois c’est Isimeli , le père patriarche, vient les partager avec nous . La répartition des rôles est renouvelée, il assure toute la conversation, sa femme assure le service à sa demande et Sanaïla, le fils, se tait. « Mais alors, vous devez avoir de très longue table ! » s’exclame Isilapeci quand nous lui évoquons la tablée familiale à la française. Evidemment, pour les femmes de sa génération, mettre au monde une dizaine d’enfants était la norme.

Sanaïla est allé à l’université à Suva, la capitale, où il a rencontré sa femme, joué dans une bonne équipe de rugby et travaillé dans le commerce. C’est à la demande de son père qu’il est retourné en tribu car il est le fils ainé et doit prendre soin de ses parents. C’est un non choix qui ne se discute pas, sa femme le suit, c’est une évidence. Il n’y aucune perspective de travail sur ce petit bout d’île d’où l’idée d’ouvrir cette chambre d’hôte, d’exister, de sortir de l’ombre patriarcale.

Le village est trop petit pour avoir un terrain de rugby qui est la grande distraction locale. Tandis que dans notre voyage nous avons toujours croisé des joueurs de cartes, dominos, échecs, dames, pétanques… ici, pas d’autres alternatives que le ballon ovale. Que faire sans terrain de jeu ? L’ennui suinte un peu quand les occupations manquent. Les gamins qui courent entre les maisons amènent la vie et les rires, les pères s’en occupent, les mères passent le temps à l’ombre. Sinon, des fois que l’oisiveté soit mère de tous les vices, la religion occupe largement l’absence de terrain de jeux. Ici, nous sommes chez des mormons, au Fidji, toutes les religions semblent être représentées et solidement implantées.

Ce coin de l’île, bien qu’isolé a la chance d’être réputé pour la beauté d’un chemin côtier et d’une série de cascades. Cela permet aux villages quelques initiatives, le homestay de Sanalia en est une. Dans les deux villages voisins, c’est la communauté qui s’est organisée pour recevoir les touristes marcheurs qui séjournent dans les hôtels situés de l’autre côté de l’ile, sous le vent, là où il ne pleut pas. Les chemins sont aménagés, l’accès est payant, un des villages a créé une maison d’accueil avec trois chambres pour ceux qui souhaitent passer une nuit ou deux, les jeunes sont disponibles pour servir de guide, quelques coins de pique-nique sont proposés. L’accueil est chaleureux, chaque visiteur est un signe de réussite.

Nous nous sommes plus ces quelques jours dans cette ambiance tribale et familiale, serions nous tenter d’échanger nos vies ? Non certainement pas, trop de différences culturelles nous choquent, avoir si peu de perspectives nous effraie, tant de hiérarchie patriarcale nous insupporterait. Nous ne leur avons pas demandé mais il est probable que l’inverse serait aussi vrai, comment nos vies avec nos obligations, nos métiers indispensables, la faiblesse de nos liens familiaux pourraient-elles les séduire ?

Alors nous allons retrouver La Grande Lulu, mettre en place son nouveau sondeur (oui ! il vient d’arriver !) gonfler ses voiles de vent  partir à la découverte de quelques uns des 300 îles et îlots fidjiens et rencontrer ses habitants pour lesquels aucuns mots de notre vocabulaire puissent qualifier leur gentillesse et leur accueil.