Ce matin nous sommes levés avant le soleil, pas question de dormir plus longtemps, nous savons déjà que ce jour restera dans nos mémoires. Nous sommes sur le pont, nos sens sont à l’affût, nos regards tentent de capter le moindre détail.
L’eau est cristalline, les premiers rayons de soleil réveillent le nuancier des couleurs du lagon. De turquoise autour du bateau la mer devient bleu très clair vers la barrière de corail et plus foncée du coté de l’île, là où la profondeur augmente. La grande Lulu tire mollement sur son ancre et fait face au motu (îlot) qui nous protège du vent. La barrière et le platier de corail nous isolent de la grande houle du Pacifique qui vient y mourir, dessinant une frange d’écume bouillonnante. Derrière nous l’île sort de la nuit, se teinte, les verts sont à la terre ce que les bleus sont au lagon, tout est paisible, nous profitons de la fraicheur matinale. Que ces premières heures de la journée sont douces !

Montagneuse mais de faible altitude, l’île centrale est entièrement recouverte de végétation. Seuls, quelques blocs de basalte pointent leurs faces rugueuses et grises pour en rappeler l’origine volcanique et veiller surce minuscule grain dans l’immensité de cet océan.
Les îles du Pacifique, qui sont innombrables, peuvent sembler partager la même beauté volcanique avoir toutes la même silhouette, les même couleurs, les même odeurs, nous nous y perdions mais comme toujours avec le temps, les sens s’aiguisent, les détails deviennent reconnaissables, la personnalité évidente et finalement, en apercevant une silhouette d’île, en navigant dans un lagon en marchant dans la montagne, en traversant un village, il ne fait aucun doute, il n’y a plus ambigüité sur son identité, son caractère, comme reconnaitre un visage dans une foule.
Un matin de plus pour apprécier le bonheur d’être là, pour se délecter de ce qui nous est offert. Nous sommes à Maupiti, à l’ouest de la Polynésie Française. Petite île magnifique, elle ne s’offre que les jours sans houle, ce qui est rare dans le Pacifique. Son unique passe s’ouvrant et se refermant aux grés des humeurs de l’océan, il n’est jamais certain de pouvoir y entrer et vain de prévoir le moment de la quitter. Nous en apprécions d’autant plus son charme et son accueil.
Mais ce petit matin à Maupiti est pour nous très particulier, nous ne voulons ne rien en rater, prolonger l’instant, se gaver d’images et de sensations car aujourd’hui nous partons, nous quittons La Polynésie. Heureux et excités de redémarrer l’aventure vers des lieux et des cultures inconnus mais déjà un peu nostalgiques. Une année que nous naviguons en Polynésie, voyageons, découvrons cet incroyable partie de l’Océanie, nous n’en sommes pas lassés.
Une année depuis nos premiers pas au Fenua, la terre polynésienne. C’était à Mangareva, aux Gambier. Nous arrivions de Panama après trente jours de mer, la terre était en vue et depuis quelques heures nous regardions les vagues déferler violemment sur le récif, un peu inquiets, c’était notre première passe à franchir. Nous recherchions cette faille dans la barrière de corail qui nous permettrait de passer « de l’autre côté », dans le lagon, car il s’agit bien d’un passage d’un monde à un autre.
Celui de l’océan, soulevé par la houle qui claque bruyamment sur la coque, tire sur le gréement, fait grincer les cordages et déséquilibre nos moindres déplacements. La mer y est sombre, les rayons du soleil la pénètrent à peine, la cartographie annonce jusqu’à plus de quatre mille mètres d’eau sous la quille. Puis en un instant le lagon, le courant nous pousse entre deux platiers blanchis par l’écume, nous sommes dans la passe, La Grande Lulu ne fait pas la maline. Quelques centaines de mètres plus loin, la mer est lisse comme un lac et nous devons surveiller les fonds pour ne pas s’échouer sur une tête de corail que le soleil illumine, nous naviguons sur une mosaïque déclinée dans toute la palette du bleu, La Grande Lulu se détend et fend silencieusement les eaux paisibles du lagon.
Tout est calme, un autre monde.
Depuis, nous nous sommes aguerris pour prendre les passes mais cette sensation de franchir une frontière entre deux univers si différents ne nous a pas quittés.
De même, ne nous a jamais quitté l’impression que ces petites îles volcaniques isolées dans le Pacifique étaient des mondes à part, surtout aux Marquises. Peu d’habitants se partagent des vallées « heureuses », l’eau douce coule de cascades en ruisseaux, la nature est généreuse, les eaux poissonneuses. Est-ce la raison du calme et de la gentillesse des polynésiens qui toujours nous saluent avec de larges sourires ?
Telle une poignée d’anneaux jetés négligemment au mitan de la Polynésie par une main céleste, une main géante capable d’un lancer sur 1700km, l’archipel des Tuamotu ne ressemble en rien à ses cousins. Depuis tant et tant de millions d’années que le cœur de ces volcans s’enfonce sous l’océan, il ne reste à barboter à la surface que les boucles de corail. Dans l’imagier de notre enfance, l’atoll est l’îlot désert sur lequel le naufragé échoue en déchirant son pantalon, se brûle les yeux au soleil en scrutant l’horizon et se nourrit de noix de coco en attendant la voile salvatrice. La petite langue de « terre » culmine timidement à un mètre, cachée par les flots, elle serait invisible si les fûts des cocotiers ne la révélaient. A l’extérieur, c’est la haute mer, à l’intérieur, la piscine. Dans le lagon, c’est le bal des poissons. Chacun y a mis sa plus belle robe, lustré ses plus vives écailles pour danser autour des fleurs coralliennes sous l’œil vigilant des requins. La beauté des atolls est unique, exceptionnelle, quelques pas vous mènent du tumulte du Pacifique à la sérénité du lagon, y faire escale n’est que plaisir mais y vivre ?
Gambier, Marquises, Tahiti, Tuamotu, passage éclair aux Australes, restait encore les îles sous le vent où pousser notre étrave. Sur la route de l’ouest, elles seront nos dernières découvertes. Nous y avancions avec un peu de réserve car dans cet archipel où les îles portent des noms qui font rêver les marins, les bases de locations de catamarans y sont nombreuses et les restrictions à la navigation des plaisanciers itou. Huahine, Raiatea, Tahaa et Bora bora… « Créée par les dieux », l’ultime référence, celle où les cendres d’Alain Gerbault reposent. Nous ne pouvions pas snober Bora Bora malgré sa réputation de haut lieu touristique.
Oublions la poignée d’administrateurs grincheux qui essayent vainement de policer nos vagabondages et sont dépassés par l’accueil partout chaleureux des polynésiens. Oublions les débuts d’excès d’installations touristiques qui finalement restent bien modestes. Oublions les projets inquiétants qui ne se feront jamais. Apprécions ces îles qui sont un joli résumé de la Polynésie, réjouissons nous une dernière fois de ces lumières, de ces paysages, de ces sourires…
Ouvrons-nous grand une dernière fois à ce monde polynésien, aujourd’hui nous partons…



















Toujours en attente de vous lire, c’est un réel plaisir d’avoir de vos nouvelles. Mais qu’est ce que vous nous faites envie. Un rêve…..mais non, c’est bien la Grande Lulu qui voyage.
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Récit toujours attendu. Quel bonheur de vous lire….
Profitez et continuez à nous faire rever.
Sylvain
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merci pour ce beau récit et ces magnifiques photos
profitez bien de la mélanésie, les glenan c’est très beau aussi !!
grosses bises
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Merci de partager votre bonheur. Je me régale aussi avec l eau claire de Groix, des Glenan mais sans la chaleur…
Tres bonne continuation
Amicalement
Yannick faisant route vers Piriac
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