A peine partis des Marquises nous sommes déjà un peu nostalgiques de cet archipel au nord de la Polynésie française. La route est pourtant belle devant nous, une jolie navigation vers les Tuamotu pour une escale de quelques jours avant de rejoindre Tahiti. De quoi rêver et atténuer dans nos souvenirs les mois que nous avons passés aux Marquises. Mais rarement nous avons quitté une région en poursuivant des yeux jusqu’au bout de l’horizon la côte qui disparait dans notre sillage.
Ua Pou s’éloigne, c’est la dernière des îles habitées des Marquises où nous avons fait escale. Longtemps elle s’est refusée à nous, le vent et la houle avaient obstinément décidé de nous rendre les mouillages trop inconfortables. Enfin nous avons pu y passer quelques jours heureux, notre boucle des Marquises peut s’achever sans frustration. Nous levons l’ancre, les prévisions météo nous promettent 4 jours de beau temps, droit devant.
Droit devant mais avec le regard en arrière, conscients que nous aurons bien du mal à retrouver une telle douceur de vivre. Qu’il y a-t-il donc de si particulier dans cet archipel des Marquises ? Les montagnes volcaniques, les baies idylliques, les saisons clémentes, la mer ? Oui certes, mais est-ce suffisant quand bien d’autres régions du monde rivalisent de beautés ? Aux Marquises il y a autre chose, un état d’esprit entre les marquisiens et leurs îles. Tout change, pas toujours pour le meilleur mais il persiste ici un équilibre rare. Bien sûr il y a des explications, une densité de population faible donc beaucoup d’espace de liberté, une nature généreuse qui fournit en quantités plus que nécessaires viandes, poissons, fruits et légumes et le soutient d’une métropole riche.
Il y a aussi les « 50 pas du roi ». Non, ce n’est pas un menuet ni une autre danse grand siècle mais une loi ancienne. Colbert l’a promulguée pour toutes les colonies mais elle perdure seulement aux Marquises. C’est l’ancêtre de la loi du littoral. La bande de terre de 50 pas du roi en bordure de mer, soit 83 mètres, appartient au roi puis à l’état. Elle permettait aux gens de mer de débarquer et aux îliens d’avoir toujours un accès à la mer.
Grâce à elle, sur tout l’archipel, il n’y a aucune construction au bord du rivage et cela fait toute la différence. Aussi aberrant que cela puisse paraître, à Tahiti comme aux Gambier, la mer est quasi inaccessible, voire invisible tellement elle reste cachée par la rangée de maison des quelques privilégiés.
Les dimanches, on se retrouve au bord des plages pour partager un repas en famille. Cela fait tout de suite une belle assemblée, ils sont tous tatas, tontons ou cousins. Des pick-up sortent les barnums, tables, chaises, barbecue, poissons, chèvres, cochon sauvage, citronnade et caisses d’Hinano, la bière locale.
Une vie simple où l’on se contente de ce qui rend heureux. Au fond des baies isolées, il n’est pas rare de rencontrer des îliens philosophes qui vous font partager leur bonheur de vivre dans la simplicité et la beauté de la nature. A la question « Tu pêches ? » on nous répond « Ben oui, quand j’ai envie de manger un poisson ! »
Il se dit que les polynésiens ont perdu en quelques générations toute mémoire de leur civilisation et de leur culture. Il est vrai que nombreux sont les vestiges d’une vie intense au cœur des vallées qui restent sans suite et sans explication. L’histoire s’est effacée, la roue du temps a tourné, le modernisme est arrivé mais si le confort moderne est aujourd’hui accessible il reste pour l’instant limité et les polynésiens sont profondément attachés à un style de vie qui trouve ses ressources dans la nature.
Kua et Taiki sont les parfaits représentants de cet art de vivre liant tradition et modernité. La vallée de Hakaui où leur faré est construit sur la terre de leurs ancêtres, n’est accessible qu’en pirogue. Pas vraiment un village mais une dizaine de maisons le long de la voie royale qui mène à la cascade de Vaipo. C’est une randonnée prisée des popas (qui n’est pas polynésien est popa), elle chemine entre rivière et falaise sous le couvert de la végétation qui protège de l’ardeur du soleil et nous conduit en quelques heures à la plus haute des cascades des Marquises. Elle est parsemée de nombreux vestiges témoins de l’importance des lieux, terrasses, pétroglyphes, sépultures et voie royale. C’est un chemin pavé sur plusieurs kilomètres afin de porter le chef, qui dans certaine tribu est un demi-dieu et ne devait en aucun cas devoir toucher le sol de ses pieds. Comme nous ne sommes pas de la bonne caste, c’est bien avec nos pieds que nous avons foulés ces pavés plus ou moins déchaussés et c’est avec bonheur que nous nous sommes arrêtés à notre retour à la table d’hôte de Kua et Taiki. Une cuisine simple, uniquement les produits du jardin, de la pêche, de la chasse. Quel plaisir de reposer ses jambes, installé devant un bon repas à écouter les histoires de Taiki. C’est un personnage théâtral, un peu farceur, un peu provocateur mais fervent défenseur de sa vallée.
Kua propose des soins du corps traditionnel. La première fois que nous l’avions rencontrée, elle travaillait dans son jardin. Son allure, mains terreuses, vieux t-shirt troué, ne calait pas bien avec son offre d’ « enveloppement corporel, gommage et purification dans la rivière », celle-là même où nous avions subit une attaque en règle de nuées de moustiques. Isabelle et moi n’avions pas été convaincues mais quelques semaines plus tard, Catherine, plus téméraire, voulait tenter l’expérience. Nous voilà au salon de beauté, c’est-à-dire en slip dans le jardin au bord du chemin, à s’enduire d’une lotion fraîchement préparée suivant une recette ancestrale. Lait de coco aromatisé au basilic, menthe, citron, vanille, ylang-ylang, ça sent vraiment bon et je ne résiste pas à la gouter mais Kua m’arrête : « ce n’est pas de la marinade » pourtant… Des cheveux aux orteils, chacune se masse en suivant les gestes de Kua, qui depuis son enfance prend soin de son corps ainsi. Puis la conversation dérive, un papotage entre femmes et notre imagination nous plonge dans les écrits de Melville qui a séjourné quelques mois dans la vallée de Taïpivai, à quelques kilomètres de là, deux cents ans plus tôt. Il raconte dans son livre (Taïpi) que les marquisiennes se retrouvaient au bord de la rivière, passaient du temps à s’oindre le corps, huiler leurs cheveux, tresser des couronnes de fleurs. Nous y sommes dans cette ambiance intemporelle, nous avons l’heureux sentiment d’avoir été invitées à pénétrer légèrement dans le cœur de la vie marquisienne.
Les Marquises ont tant de qualités que l’on pourrait être tenté d’y voir un Eden, alors pourquoi en repartir ? La question se pose à beaucoup de voyageurs, en voilier ou autre, certains prolongent leur séjour, certains n’ont pas de meilleur projet que de rester, rien ne s’y oppose.
Ce matin la silhouette de notre dernière escale marquisienne s’éloigne dans notre dos, nous avons fait nos adieux à cet étonnant archipel, nous partons. Définitivement notre vie de voyageur est faite de découvertes, de rencontres et de séparations. Nous reprenons la route, pour nous même, que notre balade ne soit pas une errance et pour ceux qui nous ont accueillis, s’ils sont fiers et heureux que nous ayons tant apprécié leur petit paradis, ils expriment aussi le souhait que nous ne nous incrustions pas.
Ne détruisons pas les équilibres fragiles quand ils sont beaux, laissons les Marquises aux marquisiens.
« Le rire est dans le cœur, le mot dans le regard
Le cœur est voyageur, l’avenir est au hasard » Jacques Brel, Les Marquises



















Coucous les amis
merci de nous faire partager la douceur marquisienne en texte et en images, qui nous ramène deux ans en arrière dans ces lieux que nous avons adorés. Contente que vous ayez pu aller à Ua Pou que nous avions découvert avec bonheur. Profitez un maximum des Tuamotus , si différentes mais aussi magiques..nous rêvons d’y retourner. Pour nous, première sortie prévue avec MAB AN HOLEN cette semaine mais dans le froid (3° le matin). On échangerais bien quelques degrés
Bises de La Turballe
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