Traversée du Pacifique

 Cobalt, outremer, cyan, turquoise, marine bien sûr, bleu, tout est bleu mais comment dénommer la nuance du bleu qui nous entoure. Ce bleu du Pacifique joue avec la puissance du soleil, il est aussi transparent qu’un vitrail, pur, lumineux et sombre à la fois, profond. Quel artiste pourrait le reproduire tel que nous le ressentons car c’est bien de l’émotion qu’il fait naître,  le privilège de jouir de ces instants de beauté.

Cette nuance, nous ne la trouvons que dans la profondeur des océans, c’est la couleur des longues traversées, la couleur du voyage.

Bleu nomade ?

————————————————————————————————————————————–

Nomade comme notre flottille.

Adam est québécois, c’est le jeunot, 25 ans. Il a cassé sa tirelire pour un Comtessa 27, Seeadler, un joli petit bateau bien plus vieux que lui. Sa route l’emmène en Nouvelle Zélande où il espère faire usage de son diplôme d’ingénieur. Il a quitté Panama 10 Jours après nous.

Séverine et Jean Michel sont jeunes… retraités. Eux aussi ont cassé leur tirelire, le cochon était plus gras. Ils naviguent sur Zeneo, un catamaran de 48 pieds. Ils sont partis 5 jours après nous.

Chaque jour, nous communiquons, donnons nos positions et les conditions. La suite, ce sont des extraits de ces échanges.

J9  jeudi 16 mai

La Grande Lulu

Nous sommes en ce moment au sud des Galápagos, trop loin pour les apercevoir et depuis mardi dans l’hémisphère sud. Après une semaine au près, nous sommes contents de trouver un peu de vent plus portant. Ce n’est pas violent mais on fait un bon cap, la mer est plate et c’est cool à bord. Hier c’était tellement calme que nous nous sommes baignés, une façon comme une autre d’honorer Neptune au passage de la ligne, nous étions juste à l’équateur.

————————————————————————————————————————————–

J10   vendredi 17 mai

La Grande Lulu

Enfin, c’est la galopade, celle que nous espérions, on joue entre vitesse et confort, nous avons fait 176 milles de rapprochement en 24 h, une belle moyenne pour La Grande Lulu.

Nous avons pêché notre premier poisson depuis le Cap Vert. Une petite daurade, un seul repas, c’est un début. Ce qu’il y a de bien avec la pêche c’est que nous partons de tellement bas que nous ne pouvons que progresser.

————————————————————————————————————————————–

J12  dimanche 19 mai

La Grande Lulu

Le poisson, c’est comme les champignons, faut faire gaffe !

Nous sommes de piètres pêcheurs, nous le savons, aussi nous étions tellement contents d’avoir enfin un poisson au bout de la ligne que nous l’avons vite fait métamorphosé en un délicieux céviche, citron, cives, câpres, huile d’olive et piment, un régal. Tabarnak ! (Là, nous nous adaptons à notre lecteur québécois), le poisson était toxique, la daurade n’en était pas une. Cela nous a couté quelques aller/retour entre le seau et les toilettes et une douloureuse leçon.

Nous avons réduit la grand-voile, sécurisé la bastaque et la retenue de bôme, mis des alarmes sur l’AIS et nous nous sommes affalés jusqu’au matin. Pendant ce temps la brave Lulu a fait le job

Nous confirmons, ce qu’il y a de bien avec la pêche, c’est que nous partons de tellement bas que nous ne pouvons que progresser.

————————————————————————————————————————————–

J 13  lundi 20

La Grande Lulu

Nous avons  eu la visite des oiseaux, des fous au bec bleu. Quand le premier est venu se poser pour la nuit sur le balcon avant, nous étions très fiers, nous étions intégrés dans la faune locale, partage et solidarité de la vie en mer, retour aux sources primitives et sauvages, tu vois ce genre de chose. Nous avons accueilli le premier oiseau avec générosité…puis un autre est arrivé…pourquoi pas, nous avons de la place…puis deux autres…ok, nous nous devons de partager ce que nous avons…puis plein d’autres, jusqu’à remplir le bout dehors, le balcon avant, les filières…euh, nous ne sommes pas de vieux réacs égoïstes mais bon, ça commence à faire beaucoup, sont sympas les volatiles mais ça ne maîtrise pas toutes les règles d’hygiène de base ces bêtes-là. Que faire ? … On a viré tout le monde !!

Cela n’a pas été facile, ils tenaient à leur place pour la nuit, on a sorti le grand jeu : fanfare et majorette. Couvercles de casserole en guise de cymbales pour la musique, amples mouvements de bras munis de rabans pour la chorégraphie, en avant autour du roof. Un tour, deux tours, trois tours mais à la fin de chaque session, ils revenaient, saleté de bestioles !

A l’usure, c’est nous qui avons gagné, ouf, enfin chez soi.

Zeneo

Les oiseaux se sont aussi installés, le pont ressemble à un rocher breton.

  J17    vendredi 24 mai

La Grande Lulu

La météo procrastine. Chaque jour, elle nous promet un peu moins de vent pour le lendemain, ça fait dix jours qu’elle nous mène en bateau. Ok, on fait de belles moyennes, autour de 180 milles de rapprochement par jour. A vrai dire, ce n’est pas le vent, 20 nds, qui nous gêne mais la houle, 3 mètres de creux qui s’abat inlassablement au travers de la coque toutes les 7 secondes. Nous nous demandions comment était la vie sur un cata dans ces conditions. Sur notre monocoque, c’est simple, c’est machine à laver. D’ailleurs, on met notre petit linge, de l’eau et de la lessive dans un bidon étanche toute la nuit, le lendemain, c’est plus blanc que blanc, une vraie pub des années 70.

Zeneo

Sur Zeneo , les bouteilles restent debout, posées sur la table.

La Grande Lulu

On signe !

—————————————————————————————————————————————-

La Grande Lulu

Cafard

Ne vous inquiétez pas, le moral est bon, nous ne broyons pas du noir, il ne s’agit pas de ça ; nous n’avons pas le cafard mais des cafards, des blattes, des bugs. Ces petites bêtes sont notre hantise à chaque avitaillement, ils se cachent dans les aliments que nous ramenons à bord et leurs larves se collent partout, sous nos semelles, dans les cartons d’emballage, dans les sacs. Nous sommes vigilants et prenons les précautions de base mais cette fois, cela n’a pas suffi. Le bateau est une écloserie, des mouches d’un côté (il en naît tous les jours, d’où viennent-elles ? mystère, nous n’avons pas trouvé la source) et des cafards. Ils sont jeunes, menus et vifs, pour autant pas trop sympathiques.

Notre réponse était préparée, nous avons sorti l’arme fatale : le piège à cafards. La chose est sophistiquée, il s’agit d’une petite maison en cartonette qu’il faut construire par pliage, assemblage et collage. On dirait un petit pavillon de banlieue comme sur les publicités de promoteur. Je m’applique, suis les consignes avec attention, respecte l’ordre de pliage. Je ne me souviens pas avoir fait ce genre de travaux depuis le CE2. Le résultat est coquet, le toit arbore de magnifiques tuiles rouges, les murs sont de pierres apparentes avec des fleurs à leurs bases, il y a deux fenêtres où batifolent de jolies cafardes jeunes et avenantes en attendant le chaland- en l’occurrence, un vrai beau cafard qui ne soit pas un décor d’opérette. Je colle  les paillassons aux entrées (promis, c’est du vécu), les graines d’appâts au centre du plancher et lis la dernière consigne : «  ne pas oublier de plier le rebord des fenêtres (ceux avec les jolis  pots de fleurs) pour former une margelle qui facilitera l’entrée du nuisible ». Dans un moment d’abattement je me demande qui, du cafard ou de moi, est le plus pris pour un con mais je me reprends et termine l’ouvrage avec fierté genre «  c’est moi qui l’aies fait ».

Reste à placer l’édifice au bon endroit. Tout à mon entrain, je propose le centre de la table du carré pour que l’on puisse l’admirer à tout instant mais l’idée n’a pas enchanté le reste de l’équipage, ce sera donc un grand classique, sous l’évier.

On a beau faire des efforts, la vie reste plan plan.

J 21 mardi 28

La Grande Lulu

Depuis samedi, c’est royal. 12 à 15 nds de vent dans la journée, 16 à 18 la nuit, spi au soleil, génois sous les étoiles et long sommeil pour tous. Nous restons au nord de notre route directe pour contourner une bulle déventée, nous avalons 150 milles de rapprochement, le régulateur est réglé au 140°. C’est enfin le grand confort, le bateau est plat, les hublots sont ouverts, plus besoin de s’accrocher pour se déplacer…comme sur un cata.

 Seeadler

Hier soir, j’ai traversé l’Equateur et c’était la meilleure traversée de l’équateur qu’on peut imaginer. Des étoiles comme je n’en ai jamais vu de ma vie, de la bioluminescence dans l’eau qui faisait un trail de lumière dans le sillage du bateau. Seeadler était en harmonie totale avec son environnement et moi aussi. Je suis à ma place

La Grande Lulu

Nous passerons dans l’après-midi sous la barre symbolique des milles milles restants. Nous ne sommes pas pour autant pressés  d’arriver. Comme toi, nous savourons cette parenthèse dans nos vies où nous sommes seuls au monde. Pas un bateau, pas un avion aperçu depuis le sud des Galápagos. Un oiseau  suit  notre sillage depuis quelques jours, les poissons volants dansent autour de nous, nous attendons l’entrée en scène des baleines. Les levers de lune sont aussi magnifiques que les couchers de soleil, nous regardons la croix du sud avec respect, elle a guidé tant de marins avant nous. Nous nous fondons dans ces éléments, petit grain de poussière que nous sommes, l’étrave de La Grande Lulu fend le seigneur des océans avec humilité.

 La Grande Lulu

Bien lire les notices

Imaginez nous en pleine activité de croisière, Hervé se torture les neurones pour comprendre l’équation fondamentale découverte par les vieux astronomes pour se situer sur le globe et moi, je suis mollement avachie dans le carré un livre dans les mains. Le temps est clair, La Grande Lulu file tranquille vers sa destination, tout va bien. Tout à coup, un grand bruit de pneu crevé arrive de l’extérieur. Qu’est-ce ? Comme ça ne peut pas être le bateau qui se dégonfle ni un cycliste qui passerait par-là, reste le souffle d’une baleine  à la tuyauterie un peu bouchée. Nous nous précipitons dans le cockpit à la recherche de la bête…invisible. Mais sur le banc gît un gilet de sauvetage gonflé à bloc sans son naufragé. Qu’est-ce qu’il lui a pris de se faire remarquer ainsi ? Nous montrer qu’il se sentait délaissé ? Le temps est tellement calme qu’il n’y a pas de manœuvre qui requière ses compétences. L’envie de quitter le navire ? Ou simplement lâcher l’air de la capsule pour se rafraîchir. C’est bien la dernière hypothèse la plus plausible. Posé en plein soleil, la cartouche s’est déclenchée, il est d’ailleurs bien recommandé de ne pas l’exposer à la chaleur, c’est marqué sur la notice.

La Grande Lulu

Chaque repas, nous devons résoudre une équation à 3 mets connus

A ; riz, nouilles semoule, lentilles

B : maïs, ratatouille, macédoine, champignons…

C : thon, sardines, poulpe

Le menu du jour = A+B+C

Les variations possibles sont multiples, un restaurant chinois en ferait 3 pages sur sa carte mais le résultat est sans surprise, ça reste une salade de boite. Ah ! Si seulement on pêchait une vraie daurade !

Seaadler

(Texte original, non traduit du québécois)

J’imagine que vous êtes curieux de savoir ce que je cuisine. Surprise ! De la nourriture en canne, pas réchauffée.

Par exemple : Lorsque j’ai envie de légumes, j’ouvre une canne de légumes, je le mange. Quand je veux des protéines, j’ouvre une canne de sardines. Quand j’ai besoin de vitamines, je mange un ti bonbon de vitamines. Quand je veux des fruits, j’ouvre une canne de fruits. Pas compliqué mon affaire. Je peux même faire des mélanges. Par exemple, une canne de thon + une canne de légumes me donnent une petite salade simple. Pour ceux qui me connaissent, ça leur surprenda pas. Il arrive que je cuisine, mais jusqu’à date c’est rare. J’ai seulement cuisiné 3 fois en 21 jours : des pâtes.

J23 jeudi 30

La Grande Lulu

Le challenge du jour est de ne pas mettre le moteur. Si on en croit la météo, ce ne sera pas possible, ceci dit, les prévisions n’en seraient pas à leur première erreur. Alors nous tournons, non pas autour du pot mais de la bulle. Celle-ci est baladeuse, gonfle et se dégonfle, elle respire, se déplace et maintient le suspense sur notre arrivée.

————————————————————————————————————————————–

J26  2 juin

La Grande Lulu

Ce midi, il y avait une bande de thons en chasse à côté du bateau, pas un seul n’a été leurré par notre magnifique faux encornet à froufrou rose, on n’y arrivera jamais

————————————————————————————————————————————-

J27  3 juin

La Grande Lulu

Notre encornet à froufrou a plu, le poisson s’est barré avec !

Adieu poisson, filet et flottille de pêche, salut Pierrette !

J29  mercredi 5 juin

La Grande Lulu

La longue route est derrière nous, la bulle aussi, il nous reste quelques milles et quelques heures, nous prenons notre temps pour arriver à l’aurore. Nous ne voudrions pas gâcher notre première passe polynésienne par une maladresse nocturne, nous en serions capables. Nous profitons pleinement de ces derniers moments loin du bruit du monde. Il fait beau, le vent est doux, le show des cieux est bien rodé : couleurs flamboyantes au crépuscule suivi du scintillement des étoiles autour de la voie lactée, jour de congés pour la lune.

Quelle émotion cela sera  de fouler le sol de Mangareva au Gambier ! La Polynésie, c’est le rêve absolu pour un marin nomade. Nous sommes aussi très heureux en mer, poser pied à terre ne sera pas ressenti comme une délivrance, on ne va pas se la jouer à la Moitessier mais on pourrait continuer seulement avons-nous des âmes à sauver ? On n’est pas des bouts !

J30 jeudi 6 juin

Nous entrons avec la marée montante par la passe Ouest dans le lagon des Gambiers, 11h30 nous jetons l’ancre devant le village de Rikitea. 30 jours de mer, une mini tranche de vie s’achève.

.

.

Un commentaire sur “Traversée du Pacifique

  1. bonjour les amis

    merci pour ce joli récit (et sympas échanges avec les copains)et bravo pour cette belle traversée, dommage pour la pêche !!

    en gallice nous ne sommes pas plus chanceux, après 4 semaines de navigation, nous avons pris seulement 3 maquereaux, on se console avec les moules ramassées et les calmars et poulpes du marché

    Bon début de séjour au paradis polynésien… (attention à la pêche dans le lagon)

    bises turballaises depuis MAB AN HOLEN dans la Ria d’Arousa (magnifique)

    J’aime

Les commentaires sont fermés.