Cartagena De Indias

Cartagena de Indias, Vous situez ? Peu importe, voilà un nom qui fait instantanément rêver. Il suffit de le prononcer pour flotter sur le nuage de l’exotisme, se laisser porter, perdre la notion de lieu et de temps.

Ce n’était pas prévu, rien n’est jamais prévu en voyage, l’évidence s’est faite en chemin, au fil des rencontres. Nous irons voir cette Carthagène des Indes, en Colombie, premier port fondé en Amérique latine par les espagnols après la découverte du lieu par Christophe Colomb.

C’est en bus que nous allons à Cartagena, ayant amarré La Grande Lulu un peu plus au nord-est dans la marina de Santa Marta au pied de la Sierra Nevada des Indes. 5 heures de transport local par la route de l’intérieur, une bonne entrée en matière avec la Colombie. Dans le car bondé, la chaleur, la musique forte, le chauffeur qui chante et se trémousse sur son siège, à l’extérieur, la route, les villages, la poussière, les vendeurs ambulants, les poules, les vélos, les sacs plastiques.

Changement d’ambiance après nos navigations !

Au bout de la route Cartagena tiendra ses promesses. La ville historique est superbe, magnifiquement restaurée, très accueillante pour les touristes.

Nous déambulons nous ravissant de l’esthétique des petites rues pavées, des façades colorées, des balcons à sérénade, des bougainvilliers envahissants, des places vivantes et joyeuses, de la musique cuivrée.

Les Espagnols du XVIème siècle ont su transposer avec talent leur architecture et leur urbanisme si loin de chez eux. Il faut dire qu’ils avaient de quoi être motivés. A La Maison de l’Or nous apprenons que pendant longtemps, après les fortes pluies qui ravinaient les rues, il suffisait aux enfants de ramasser à même le sol les pépites et de les amener à l’orfèvre du village qui en faisait des bijoux et des parures d’une finesse incroyable. On peut imaginer l’excitation des conquistadors devant tant  d’or qu’ils pouvaient échanger contre de simples outils en métal.

Les Indiens avaient une connaissance de l’or, du cuivre, des alliages et des modes de travail bien supérieure à celle des artisans français, italiens ou espagnols mais n’accordaient pas la même valeur marchande aux métaux précieux. Les espagnols se sont gavés ! Et c’est toujours une des bases de notre richesse et de la domination occidentale.

Sur ces réflexions un doute vient voiler notre enthousiasme. Ne serions-nous pas, tout à notre émerveillement de cette ville relique, complices sur le tard du pillage de l’époque ? Et le pillage n’est pas tout. A la suite de Christophe Colomb sont venus les soldats avec leur brutalité, la syphilis, la tuberculose, les esclaves africains malades de la fièvre jaune, les commerçants à l’ambition sans limite,  les missionnaires porteurs de la bonne parole et de l’inquisition pour les malentendants, bref, notre « civilisation ». 25 ans plus tard la population locale était décimée de 80 %,  Colomb en était-il  fier ? Ou avait-il gardé ses états d’âme pour d’autres projets ? Nous nous troublons.

Etaient-ce des temps si anciens que nous ne puissions nous sentir concernés ? Je vous laisse apprécier cette affiche que nous avons vue au hasard d’une exposition dans la cour (le patio d’une très belle maison coloniale) d’une université de Cartagena. Est-il besoin de traduire la légende ? ‘’Viva el coronel Funes, Abajo los impeustos, Viva el Comercio Libre’’

Mais alors que notre vieux monde glorifie toujours cette période dite des « grandes découvertes », les Colombiens ont fait place nette et n’accordent que peu de mémoire aux premiers espagnols. Pas une rue C Colomb dans tout Cartagena, juste une statue sur une place, pas plus, et la grande place du l’ancien marché aux esclaves s’appelle aujourd’hui Place Bolivar. Toujours à La Maison (musée) de l’Or il n’est fait aucune allusion aux conquistadors, à la folie cupide des colons. Ne sont présentés et de manière très positive que les savoir-faire artisanaux ancestraux si en avance sur nos technologies qu’ils sont toujours utilisés par nos industries de pointe.

Le 12 octobre, date anniversaire de l’arrivée de Colomb en Amérique, alors que les Etats Unis et l’Espagne en font une fête nationale, l’Amérique latine prend le contre-pied et créé ‘’la fête de la race’’ qui marque le début du génocide, de l’exploitation, du  pillage, de l’esclavage.

Grâce à l’impulsion de Bolivar, l’Amérique Latine a fait au début du XIXème siècle sa révolution et chassé hors de ses frontières et de son histoire les Espagnols et leur tyrannie coloniale. Leurs vieux démons sont depuis expurgés.

Notre ressenti n’est-il que le reflet de notre culpabilité coloniale refoulée ? Ne devrions-nous pas nous en libérer ? Suffirait-il de moraliser notre mémoire collective ? D’arrêter de peindre ‘’Les Grandes Découvertes’’ avec les couleurs du romantisme aventureux que l’on retrouve à travers la littérature, le cinéma. D’enfin reconnaître que les ambitions des Colomb, Magellan, Drake, Gama, Béthencourt ont fait plus de mal que de bien à l’humanité…